Pourquoi on dit bingo ?
Le mot est devenu une exclamation universelle : on dit « bingo ! » pour saluer une bonne idée, une réponse juste, une coïncidence heureuse. Pourtant, avant 1929, personne ne l'employait. Son entrée dans la langue tient à une soirée entre amis, à New York, et à une joueuse qui s'est trompée de mot.
Qui a inventé le bingo ?
Le jeu n'a pas d'inventeur unique : il s'est transformé pendant près de quatre siècles avant de prendre sa forme moderne.
1530, l'Italie. L'ancêtre direct est Il Gioco del Lotto d'Italia, une loterie d'État organisée chaque semaine. Le principe est déjà celui du bingo : des numéros tirés au sort, des billets portant des combinaisons, un gain pour ceux qui les retrouvent. La loterie devient vite une ressource fiscale majeure.
1770, la France. Le jeu franchit les Alpes et séduit l'aristocratie sous le nom de « Le Lotto ». On y joue sur des cartons de trois rangées et neuf colonnes, exactement la structure que conserve aujourd'hui le bingo à 90 boules. Les numéros sortent d'un sac de jetons en bois.
Le XIXe siècle, l'Allemagne. Le loto y prend une tournure inattendue : des versions scolaires servent à enseigner aux enfants les tables de multiplication, l'orthographe ou l'histoire naturelle. Le jeu de hasard devient support pédagogique.
1929, les États-Unis. C'est là qu'intervient le personnage à qui l'on attribue le bingo moderne : Edwin S. Lowe, marchand de jouets new-yorkais. En décembre 1929, de passage près d'Atlanta, il s'arrête à une fête foraine et observe des joueurs recouvrant des numéros avec des haricots secs. Le jeu s'appelle alors beano, de l'anglais bean, haricot.
Pourquoi le bingo s'appelle-t-il bingo ?
De retour à New York, Lowe reproduit le jeu chez lui, avec des amis. Selon la version la plus répandue, l'une des joueuses, emportée par l'enthousiasme au moment d'annoncer sa victoire, bafouille et lance « bingo ! » au lieu de « beano ! ».
Lowe garde le mot. Il est plus court, plus sonore, plus facile à crier dans une salle bruyante, et surtout il n'appartient à personne. Il imprime des cartons, les commercialise sous ce nom, et le succès est immédiat.
L'anecdote est invérifiable et relève sans doute autant du récit commercial que de l'histoire. Mais elle explique bien pourquoi le mot n'a aucune signification propre : ce n'est pas un terme de jeu, c'est une onomatopée de joie, née d'un lapsus et devenue marque.
Les six mille cartons de Carl Leffler
Un obstacle apparaît rapidement : avec des cartons trop peu variés, les parties se terminent par une multitude de gagnants simultanés. Lowe sollicite un professeur de mathématiques de l'université Columbia, Carl Leffler, pour concevoir des grilles réellement différentes les unes des autres.
Leffler en produirait environ six mille, un par un, à la main. La légende veut que ce travail obsédant lui ait coûté la raison. Vraie ou non, l'histoire dit quelque chose de juste : la difficulté du bingo n'a jamais été de jouer, mais de fabriquer des cartons équitables.
Du carnaval aux paroisses, puis aux salles anglaises
Peu après, un prêtre de Pennsylvanie demande à Lowe d'adapter le jeu pour financer sa paroisse. Le bingo devient l'instrument de collecte des églises catholiques américaines, un rôle qu'il tiendra pendant des décennies et qui explique une bonne part de sa diffusion. Il accompagne aussi les troupes pendant les deux guerres mondiales, comme distraction collective simple à mettre en place.
En 1960, le Betting and Gaming Act britannique autorise les clubs de jeu commerciaux. Des centaines de cinémas désaffectés deviennent des salles de bingo, et le jeu s'installe durablement dans la culture populaire anglaise : l'annonceur, les surnoms donnés aux numéros, la convivialité bruyante des grandes salles.
Anecdote pour finir : le succès du bingo permit à Edwin Lowe de développer un autre jeu devenu un classique, le Yahtzee.
Et en français ?
Le mot « bingo » n'a jamais totalement supplanté le vocabulaire local. Dans les salles des fêtes françaises, on crie plus volontiers « quine » pour une ligne complétée et « carton plein » pour la grille entière. Selon les régions, le jeu lui-même s'appelle loto, quine, rifle ou poule au gibier.